Origines de l'espace Schengen : comment l'Europe a supprimé ses frontières
Type de devoir: Rédaction d’histoire
Ajouté : 18.01.2026 à 6:44

Résumé :
Découvrez les origines de l'espace Schengen et comment l'Europe a supprimé ses frontières : contextes, acteurs, impacts et enjeux, utile pour devoirs.
Aux origines de l’espace européen sans frontières
Imaginez, au petit matin d’un jour d’automne 1953, la longue file de camions et de voitures qui serpentaient devant le poste-frontière de Wormeldange, sur la route reliant le Luxembourg à l’Allemagne. Les moteurs tournaient au ralenti, les documents étaient vérifiés un à un, les visages affichaient la fatigue d’attentes devenues routinières pour quiconque devait traverser une frontière, fût-ce pour aller travailler dans le village voisin. Or, rien de tout cela n’existe plus aujourd’hui : sur cette même route, le franchissement s’opère désormais sans le moindre arrêt, le panneau « DE – Allemagne » se remarque à peine. Ce contraste saisissant symbolise une transformation profonde du continent : la naissance d’un espace européen sans frontières.
Pour traiter cette évolution, il importe de comprendre la signification du terme « frontière ». Celle-ci ne désigne pas seulement une ligne sur une carte, mais également une limite administrative, mentale et parfois identitaire, marquant la séparation entre deux États, deux législations, voire deux cultures. À partir de la deuxième moitié du XXe siècle, l’expression « espace sans frontières » prendra place dans le vocabulaire politique, désignant la libre circulation des personnes, des biens, et des idées, aujourd’hui incarnée par l’Accord de Schengen et l’Union européenne. Mais que recouvre, en réalité, cette fin annoncée des contrôles ? Est-ce la conséquence de décisions institutionnelles concertées, ou le produit de dynamiques économiques et sociales plus larges ? Comment l’histoire du Luxembourg et du Benelux éclaire-t-elle cette mutation continentale ?
Pour répondre à ces questions, il convient d’envisager d’abord le contexte qui a forgé le projet d’un espace sans frontières (I), ensuite les instruments et acteurs – notamment ceux issus du Luxembourg – qui ont concrétisé cette ambition (II) ; et enfin d’analyser les impacts et les tensions spécifiques engendrées par l’ouverture, avant une réflexion sur les défis actuels (III).
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I. Les racines du projet : contextes et motivations
A. Du traumatisme de la guerre à la volonté d’apaisement
L’Europe de l’après-guerre est hantée par les souvenirs de deux guerres mondiales qui, à quelques décennies d’intervalle, avaient ravagé le continent et souligné combien les frontières pouvaient devenir des cicatrices ouvertes. Dès 1945, la priorité des gouvernements européens est la réconciliation, la paix durable. L’un des événements emblématiques reste la déclaration Schuman de 1950 qui propose de placer la production franco-allemande de charbon et d’acier « sous une Haute Autorité commune », amorçant un processus d’intégration progressive. Dans la région du Luxembourg, hautement stratégique pour ses mines et son industrie sidérurgique, ces paroles résonnaient fort : la frontière deviendrait un point de jonction, non plus une barrière.B. Enjeux géopolitiques et influences extérieures
La naissance de l’Union européenne n’est pas séparable du contexte mondial. Dans l’ambiance polarisée de la guerre froide, la crainte d’une expansion soviétique pousse les pays d’Europe de l’Ouest à resserrer leurs liens sous l’influence américaine (Plan Marshall, OTAN). Comme le rappellent les archives du Conseil de l’Europe, la coopération apparaît d’abord comme une arme au service de la stabilité et de la prospérité, avant d’être un choix de cœur. Cette union de nécessité accélère le dépassement des frontières internes au profit d’une paix collective, tout en maintenant un contrôle étroit sur les frontières extérieures.C. Dynamiques économiques et mutations techniques
Au-delà de la politique, c’est l’intérêt économique qui encourage la transformation de la « frontière ». La suppression progressive des barrières douanières, illustrée dès 1957 par le traité de Rome instituant la Communauté Économique Européenne, permet d’intensifier les échanges : le commerce intra-communautaire triple entre 1960 et 1980. Dans les bassins d’emplois transfrontaliers comme le sillon de la Moselle luxembourgeoise, la mobilité des travailleurs augmente, les infrastructures (routes, ponts, chemins de fer) sont renforcées, et les procédures administratives simplifiées, rendant la frontière de plus en plus invisible pour les usagers du quotidien.---
II. Acteurs et instruments de l’ouverture des frontières
A. Les premiers traités : jalons de l’intégration
L’édification de l’espace sans frontières s’effectue par étapes. Dès 1949, le Conseil de l’Europe est établi à Strasbourg pour « promouvoir la démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit ». Suit la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951, puis la Communauté Économique Européenne, avant que l’Acte unique européen (1986) ne pose les bases du marché unique. Enfin, le traité de Maastricht (1992) parachève la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Ces textes dessinent une courbe ascendante de l’intégration, chaque étape ajoutant une pierre à l’édifice de l’ouverture.B. Le rôle catalyseur des micro-États et du Benelux
Le Benelux – union économique entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg née dès 1944 – fait figure d’avant-garde. Son expérience montre qu’une coopération approfondie est non seulement possible, mais porteuse d’avantages mutuels. Le Luxembourg, micro-État central tant géographiquement qu’institutionnellement, devient rapidement le siège de nombreuses institutions européennes, profitant de sa tradition de neutralité, de multilinguisme et de relais logistique. Il suffit d’observer, dans les archives nationales luxembourgeoises, le rôle joué par le pays lors des négociations pré-Schengen pour mesurer son importance disproportionnée par rapport à sa taille.C. Schengen : laboratoire et emblème
Le village de Schengen, à la triple frontière luxembourgeoise, allemande et française, prête son nom à l’Accord signé en 1985 par cinq États pionniers (Benelux, France, Allemagne), qui prévoit l’abolition progressive des contrôles aux frontières intérieures. Ce protocole deviendra effectif en 1995 et sera ensuite intégré dans le droit de l’UE lors du traité d’Amsterdam (1997). L’originalité de Schengen réside non seulement dans la suppression des contrôles physiques, mais aussi dans l’établissement de mécanismes de coopération policière (Système d’Information Schengen, coopération judiciaire) qui compensent l’ouverture interne par une surveillance accrue aux frontières extérieures.D. Pressions sociales et réseaux transfrontaliers
Si l’on se penche sur le quotidien des populations de régions frontalières comme le Grand-Duché, il apparaît que l’action de la base n’a cessé de précéder ou de stimuler celle du sommet. Entreprises luxembourgeoises employant majoritairement des frontaliers français, allemands ou belges, syndicats défendant les intérêts de travailleurs mobiles, associations promouvant le bilinguisme ou la coopération culturelle : tous participent, souvent sans tapage médiatique, à la construction de l’espace sans frontières au niveau micro. Les eurodistricts, dispositifs de coopération locale, en sont une illustration contemporaine.---
III. Conséquences, tensions et débats actuels
A. Mobilité et profondes mutations des pratiques
La disparition des contrôles transforme le vécu des habitants frontaliers, des étudiants, des travailleurs — la moitié de la main-d’œuvre active au Luxembourg résidant à l’étranger en est un exemple frappant. Les flux domicile-travail Luxembourg-Thionville ou Arlon fleurissent, générant dynamisme économique, mais aussi pressions nouvelles sur les infrastructures et le marché immobilier. Selon le Statec, près de 220 000 personnes franchissent chaque jour la frontière pour rejoindre leur lieu de travail au Luxembourg.B. Réorganisation des activités économiques et industrielles
La libre circulation accentue la spécialisation régionale. Luxembourg devient un hub financier international, tandis que ses voisinages agricoles ou industriels profitent des débouchés élargis. Certaines PME, capables de saisir l’opportunité offerte par la suppression des frontières, voient leur croissance accélérée, alors que d’autres, moins compétitives, subissent le poids de la concurrence intra-européenne. Les politiques sociales et fiscales doivent sans cesse s’adapter pour éviter un dumping ou des tensions sociales accrues.C. Vers de nouvelles identités et tensions
La molécule identitaire bouge également : au Luxembourg, la pratique quotidienne de plusieurs langues et la présence de traditions partagées illustrent comment la frontière ne sépare plus, mais relie. Des projets comme les écoles européennes, les festivals transfrontaliers (comme celui du film à Schengen) ou des échanges scolaires favorisent l’émergence d’une culture commune. Pourtant, ce brassage, s’il enrichit, n’est pas sans contre-coups : réactions de repli, affirmation des particularismes locaux, débats sur l’intégration des nouveaux arrivants sont autant de symptômes de ces mutations.D. Inégalités, fractures et résistances
L’ouverture totale n’est cependant qu’une illusion partielle. Les régions périphériques moins connectées, les travailleurs précaires risquent de faire les frais de la compétition accrue. Le débat, au sein du Luxembourg comme ailleurs, sur la « pression » exercée par l’arrivée massive de frontaliers sur les prestations sociales, ou sur le coût des logements, révèle les zones d’ombre de l’idéal d’ouverture. Les crises récentes — terrorisme en 2015, crise sanitaire de 2020 — montrent aussi que les frontières, bien que rendues invisibles, peuvent être rétablies temporairement au nom de l’urgence nationale.---
Conclusion
L’espace européen sans frontières s’est construit au croisement de forces complémentaires et parfois opposées. Traumatisée par une histoire de conflits, portée par une volonté de paix et d’intégration économique, l’Europe a su transformer ses lignes de séparation en lieux de passage – et le Luxembourg, par sa position et son rôle pionnier, en incarne la quintessence. Cependant, le processus reste dialectique : à chaque phase d’ouverture succède la tentation du repli lors des crises, rappelant que l’idéal européen demeure un travail de tous les jours.En somme, la disparition programmée des frontières n’est pas une donnée irréversible, mais un équilibre fragile, dépendant de la capacité des sociétés à gérer leurs diversités sans tomber dans la défiance. Les défis futurs — qu’il s’agisse des migrations, des transformations numériques ou climatiques — demanderont de renouveler, sans cesse, l’inventivité institutionnelle et la confiance mutuelle. Le Luxembourg et la Grande Région, laboratoire vivant de la coopération européenne, auront à continuer d’inventer ce que veut réellement dire « vivre ensemble, sans frontières ».
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Bibliographie indicative
- Gilbert Trausch, *Histoire du Luxembourg : Le destin européen d’un « petit pays »*. - Éric S. E. Zeien, *La frontière, l’intégration et le Luxembourg*. - Archives nationales du Luxembourg - Portail C2DH (Centre pour l’Histoire contemporaine et numérique de Luxembourg) - Accord de Schengen et rapports de mise en oeuvre (archives EUR-Lex et Commission européenne) - Publications du Statec et du Conseil d’État du Luxembourg---
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