Analyse

Impact du RAE et du REF sur l’évaluation et la stratification dans l’enseignement supérieur britannique

Type de devoir: Analyse

Résumé :

Découvrez comment le RAE et le REF transforment l’évaluation et la stratification dans l’enseignement supérieur britannique pour mieux comprendre ces enjeux clés.

L’évaluation scientifique au Royaume-Uni : moteur d’excellence ou agent de stratification ?

Introduction

Au cours des dernières décennies, les universités britanniques ont connu une transformation profonde dans la manière dont leurs activités de recherche sont évaluées et valorisées. Deux dispositifs majeurs ont structuré le paysage académique : le Research Assessment Exercise (RAE), mis en place dès la fin des années 1980, puis son successeur, le Research Excellence Framework (REF), instauré en 2014. Ces mécanismes n’ont pas seulement redessiné la carte du financement public de la recherche, ils ont, plus fondamentalement, modifié en profondeur le fonctionnement des établissements, la dynamique des équipes et, parfois de façon plus subtile, les valeurs et pratiques de l’ensemble de la communauté scientifique.

Dans ce contexte, une question centrale se pose : en cherchant à garantir l’excellence et la transparence, les dispositifs d’évaluation ont-ils renforcé la qualité et l’innovation, ou bien engendré de nouvelles formes de sélectivité, de comportements stratégiques et d’inégalités, touchant à la fois les personnes et les institutions ? Quelles conséquences cela a-t-il pour la nature même de la science produite et pour la cohésion de l’enseignement supérieur britannique ?

Afin d’apporter des éléments de réponse, il conviendra d’explorer d’abord l’accroissement de la sélectivité lié au RAE et au REF, avant d’examiner les comportements stratégiques qui en découlent. Nous analyserons ensuite comment ces dispositifs influencent les normes scientifiques elles-mêmes, puis nous nous pencherons sur les phénomènes de stratification qu’ils entretiennent. Enfin, nous ouvrirons quelques pistes de réflexion et de transformation alternatives, en nous appuyant non seulement sur des exemples britanniques, mais aussi sur des leçons universelles, pertinentes pour un contexte tel que celui du Luxembourg.

I. La sélectivité générée par le RAE/REF

L’un des traits les plus marquants du modèle d’évaluation britannique est la volonté d’objectiver la performance des chercheurs et des laboratoires selon des indicateurs précis : nombre de publications dans des revues reconnues, citations mesurées par des outils comme Scopus ou Web of Science, et impacts démontrables au-delà du monde académique. Le système RAE/REF a rapidement érigé ces critères au rang de norme : chaque université doit sélectionner, parmi ses chercheurs, les dossiers présentant les meilleures chances de succès lors de l’évaluation, abandonnant de facto toute reconnaissance officielle pour les contributions jugées « marginales » ou moins visibles.

Cela a produit un effet de concentration spectaculaire. Prenons, par exemple, l’université d’Oxford, régulièrement située en tête des classements, qui concentre ses moyens sur des départements « stars » comme les mathématiques ou les sciences biomédicales. Ce sont ces domaines, porteurs en termes de publications à impact élevé, qui tirent vers le haut la moyenne institutionnelle, tandis que d’autres disciplines – littérature comparée, philosophie, ou historiographie – peinent à voir leur travail reconnu selon les mêmes standards. De même, des universités régionales, comme celle de Salford ou de Hull, font face à des choix douloureux ; elles sont souvent contraintes de focaliser leurs ressources sur quelques axes jugés compétitifs, quitte à marginaliser des pans entiers de leur activité scientifique.

Sur le plan individuel, cette dynamique place les chercheurs sous une pression considérable. Le syndrome du « publish or perish » s’est imposé dans pratiquement tous les secteurs, relayé par les instances d’évaluation interne. L’avancement de carrière, l’obtention de promotions ou de postes stables dépendent désormais d’une capacité à démontrer, dossiers à l’appui, une productivité quantifiée et reconnue. Les jeunes chercheurs, souvent engagés dans des formes de contrats temporaires (notamment les « early career researchers »), voient leur avenir reposer sur leur faculté à aligner rapidement un capital de publications.

Cependant, un revers ne saurait être ignoré : la diversité de la recherche, qui fut historiquement l’une des grandes forces du système britannique, tend à se réduire. Seules les approches, disciplines et objets d’étude alignés sur « l’excellence » telle que définie par les critères d’évaluation prospèrent ; la recherche émergente, déviante ou exploratoire se trouve, elle, marginalisée ou contrainte de se conformer. Un phénomène analogue a pu être observé ailleurs, y compris dans le système luxembourgeois naissant, où de jeunes institutions telles que l’Université du Luxembourg doivent aussi arbitrer ressources et priorités.

II. Les comportements stratégiques induits par les dispositifs d’évaluation

Face à ces contraintes, tant les établissements que les individus élaborent des stratégies pour maximiser leurs chances de succès. Ce processus, bien que logique dans un contexte concurrentiel, transforme en profondeur les pratiques scientifiques.

Au niveau institutionnel, il existe une tendance croissante au recrutement ciblé de chercheurs dits « performants » – parfois qualifiés de « REF stars » – juste avant la soumission des dossiers, quitte à mettre en veille les ambitions de long terme ou la cohérence des équipes. Des départements universitaires n’hésitent pas à attirer à prix d’or des chercheurs ayant à leur actif une liste impressionnante de publications, les intégrant de façon superficielle à leurs effectifs, parfois même seulement sur contrat temporaire couvrant la durée de l’évaluation.

Cet opportunisme s’observe également sur le plan de la production scientifique elle-même. Les chercheurs adaptent leur choix de thématiques au « marché » de l’évaluation : il vaut mieux investir du temps sur un article susceptible d’être publié dans une revue à haut facteur d’impact que de s’aventurer à l’écart des sentiers battus. Cela induit la pratique du morcellement (« salami slicing ») : un même projet de recherche est découpé en plusieurs articles pour augmenter le nombre de publications.

On relève également l’émergence de collaborations stratégiques, où le but principal n’est plus la fertilisation intellectuelle, mais plutôt la maximisation des « outputs » comptabilisés. Cette logique s’accompagne d’une focalisation excessive sur les métriques mesurables, repoussant à l’arrière-plan la question de la qualité intrinsèque de la recherche.

Sur le plan déontologique, la pression continue vers la performance peut conduire à des dérives : tentations de plagiat, manipulation des données (déjà dénoncée dans certaines affaires retentissantes au Royaume-Uni), ou encore recours au « ghostwriting ». Ces risques sont désormais débattus dans les cercles universitaires mais demeurent difficiles à évaluer de manière transparente.

Le Luxembourg, bien que moins concerné par la compétition inter-institutionnelle à grande échelle, n’est pas totalement étranger à la montée de ces pratiques, car il s’inspire partiellement des modèles britanniques, notamment dans l’attribution de financements selon les performances des équipes de recherche.

III. Normes scientifiques, homogénéisation et mutation

L’impact du RAE/REF dépasse le simple jeu de l’évaluation. En structurant la reconnaissance autour de critères essentiellement quantitatifs (nombre et impact des publications, attractivité des financements externes), ces dispositifs redéfinissent ce qui est jugé digne d’être considéré comme une « bonne » science. Cette priorisation est particulièrement visible dans l’injonction à publier dans des revues classées par des indicateurs bibliométriques (Science Citation Index, etc.), tendance à laquelle même les sciences humaines ont été peu à peu soumises.

La conséquence la plus problématique réside dans l’homogénéisation croissante des paradigmes. Seules les méthodes et les objets de recherche correspondant aux formats dominants des grandes revues internationales voient leurs chances de succès s’élever ; la recherche qualitative, l’approche interdisciplinaire, ou la réflexion critique sont moins valorisées, bien qu’indispensables à la fertilité intellectuelle de l’ensemble du système. Ce mouvement rappelle le débat, au sein de la communauté scientifique du Luxembourg, sur la place à accorder aux études luxembourgeoises, souvent écartées au profit de thématiques globalisées plus « rentables » en termes d’évaluation.

Un phénomène de plus en plus diagnostiqué par les anthropologues des sciences britanniques concerne la transformation des valeurs partagées au sein de la recherche. La culture de la compétition, du benchmarking perpétuel, du rendement, finit par supplanter ce qui faisait, dans l’idéal, la spécificité de l’université : le plaisir de la découverte, l’accueil de la pluralité des idées, la prise de risque intellectuelle. On assiste dès lors à une redéfinition interne de la notion d’excellence, rétrécie et conforme à la logique d’évaluation prédominante, souvent au détriment de la créativité, de l’innovation, et parfois même de l’éthique.

IV. Stratification et inégalités dans l’enseignement supérieur britannique

Ce modèle compétitif entretient et aggrave la stratification du paysage universitaire. Les institutions qui parviennent à obtenir d’excellents scores au REF voient leurs subventions publiques augmenter significativement, tandis que celles qui échouent restent à la traîne. Cela se traduit par l’émergence de « super-universités », à l’image d’Imperial College London ou de University College London, capables d’attirer les chercheurs les plus en vue, d’offrir des équipements de pointe et de se positionner favorablement sur la scène internationale.

À l’inverse, les universités périphériques ou moins prestigieuses peinent à retenir leurs talents, à maintenir une offre disciplinaire diversifiée, et subissent une spirale de déclassement. C’est le cas de certaines universités du Nord de l’Angleterre ou du Pays de Galles, dont les filières scientifiques ou littéraires sont parfois menacées de fermeture en raison d’une évaluation défavorable.

Pour les chercheurs, la segmentation entre « publiants » et « non-publiants », entre équipes « d’excellence » et unités « dispensables », se traduit en contraintes majeures : restriction de carrière, absence de reconnaissance, sentiment d’exclusion scientifique. Il en découle aussi une précarisation accrue pour les personnels non permanents, les jeunes académiciens, ou ceux exerçant dans des domaines moins bancables.

Les étudiants, quant à eux, subissent de façon indirecte cette stratification : ils ont tendance à privilégier les cursus portés par les institutions les mieux classées, augmentant ainsi la concurrence à l’entrée de ces établissements et renforçant, par ricochet, les inégalités d’accès à des parcours éducatifs et à un encadrement de qualité. Le prestige, souvent confondu avec l’excellence, finit par jouer un rôle discriminant dans la sélection des publics.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer la dimension sociale et politique de cette évolution. En alignant la gouvernance universitaire sur les principes du « new public management », les dispositifs d’évaluation participent à une rationalisation du financement et de la gestion qui, tout en visant l’efficacité, tend à reproduire les inégalités sociales héritées, en limitant les possibilités de promotion pour les acteurs issus de milieux moins favorisés, phénomène maintes fois observé dans les études sociologiques anglaises (cf. travaux de Stephen Ball).

V. Perspectives et pistes de transformation

La montée de la critique contre les effets uniformisateurs et inégalitaires du RAE/REF appelle une réflexion collective sur les finalités et modalités de l’évaluation académique. Certes, le souci d’objectiver la qualité scientifique, d’assurer la bonne gestion des ressources publiques, et de valoriser l’innovation demeure légitime. Mais il paraît indispensable de nuancer ces dispositifs par une intégration plus systématique de critères qualitatifs et contextuels.

Plusieurs voix s’élèvent, au Royaume-Uni comme ailleurs, pour plaider en faveur d’une évaluation plus inclusive, où une place accrue serait accordée à la diversité disciplinaire, à l’impact social non quantifiable, à la valorisation de la recherche appliquée autant que fondamentale. Des expérimentations locales, comme les panels d’évaluation mixte ou la reconnaissance de la recherche partenariale avec les communautés locales, commencent à émerger, mais peinent encore à s’imposer à grande échelle.

Les acteurs politiques et universitaires, en dialogue avec les chercheurs, ont un rôle central à jouer dans la construction d’une culture d’évaluation éthique, transparente et démocratique. Cela suppose, par exemple, la mise en place de mécanismes de contre-pouvoir, l’élargissement des instances consultatives à des représentants de toutes les disciplines, et le développement de formations à l’évaluation responsable.

En promouvant de tels aménagements, il est possible d’imaginer une université moins soumise à la logique du rendement à tout prix, plus ouverte à la diversité, et mieux armée pour remplir sa mission sociale : former des citoyens critiques, produire des savoirs variés, et contribuer au bien commun. Au Luxembourg, pays jeune en termes d’enseignement supérieur, retenir ces leçons pourrait permettre d’éviter la reproduction précoce des travers britanniques, et de bâtir un modèle plus équilibré dès l’origine.

Conclusion

En définitive, les dispositifs d’évaluation comme le RAE et le REF, en cherchant à instaurer la transparence et l’excellence, ont sans doute permis de renforcer certains pans de la recherche britannique, mais ils constituent en même temps les vecteurs de nouvelles formes de sélectivité, de stratégies individuelles et collectives, ainsi que d’inégalités structurelles au sein de l’enseignement supérieur. Accroissant la pression à la performance, ils tendent à homogénéiser la science et à creuser l’écart entre universités et disciplines, tout en transformant les normes et valeurs de la communauté universitaire.

Pour conjurer ces effets pervers, il est crucial de repenser l’évaluation académique en intégrant mieux qualité, solidarité, et diversité. Les enjeux britanniques résonnent largement en Europe et singulièrement au Luxembourg, où l’occasion de tirer des enseignements des expériences étrangères doit être saisie pour bâtir un système d’évaluation à la fois exigeant, juste, et respectueux de la pluralité du savoir.

Ainsi, il appartient aux acteurs de l’enseignement supérieur d’ouvrir un dialogue fécond sur la place de l’évaluation, entre excellence scientifique et équité sociale : un enjeu majeur pour le futur de l’université.

Questions d’exemple

Les réponses ont été préparées par notre enseignant

Quel est l'impact du RAE et du REF sur l'évaluation dans l'enseignement supérieur britannique ?

Le RAE et le REF introduisent des critères stricts de performance, orientant l'évaluation vers la productivité et l'impact mesurables, ce qui modifie en profondeur les pratiques académiques.

En quoi le RAE et le REF contribuent-ils à la stratification des universités britanniques ?

Le RAE et le REF poussent les universités à concentrer leurs ressources sur des domaines compétitifs, accentuant les écarts entre établissements et marginalisant certaines disciplines.

Comment le REF et le RAE influencent-ils la carrière des chercheurs dans l'enseignement supérieur britannique ?

Ils imposent une forte pression sur les chercheurs pour publier dans des revues reconnues et obtenir des impacts mesurables, conditionnant promotions et stabilité d'emploi.

Pourquoi le RAE et le REF sont-ils considérés comme des moteurs d'excellence et d'inégalités ?

Ils favorisent la quête de l'excellence via des critères objectifs, mais génèrent aussi de nouvelles formes de sélectivité et d'inégalités entre chercheurs et universités.

Quelle différence le RAE et le REF font-ils entre disciplines académiques au Royaume-Uni ?

Les disciplines produisant beaucoup de publications à fort impact sont privilégiées, tandis que des domaines comme la littérature ou la philosophie sont moins valorisés par ces dispositifs.

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