Rejet, discrimination et violence chez les jeunes : analyse critique
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Type de devoir: Analyse
Ajouté : 13.07.2026 à 12:08

Résumé :
Analysez rejet, discrimination et violence chez les jeunes en contexte scolaire luxembourgeois pour comprendre leurs causes sociales et enjeux éducatifs.
Rejet, discrimination et violence chez les jeunes en société postmigratoire : lecture critique de l’ouvrage de Möller et al. à la lumière du contexte scolaire luxembourgeois
L’ouvrage de Kurt Möller, Janne Grote, Kai Nolde et Nils Schuhmacher, *« Die kann ich nicht ab! » – Ablehnung, Diskriminierung und Gewalt bei Jugendlichen in der (Post-)Migrationsgesellschaft*, publié en 2016 chez Springer VS, s’inscrit dans un champ de recherche devenu essentiel en Europe : celui des relations entre jeunesse, diversité sociale, expériences migratoires et violences ordinaires. Le livre part d’un constat simple, mais décisif : chez les adolescents, le rejet d’autrui, les discriminations et certaines formes de violence ne peuvent pas être compris uniquement comme des comportements individuels, liés à un mauvais caractère ou à un manque d’éducation. Ils doivent être analysés comme des phénomènes sociaux, relationnels et situés, qui prennent forme dans des contextes marqués par des hiérarchies, des appartenances, des peurs, des rivalités et des frontières symboliques.Cette perspective est particulièrement intéressante pour le Luxembourg. Dans peu de pays européens, l’école est à ce point traversée par la pluralité linguistique, culturelle et sociale. Les élèves y grandissent dans un espace où se croisent le luxembourgeois, le français, l’allemand, mais aussi le portugais, l’anglais, l’italien, les langues des Balkans, l’arabe ou encore le tigrinya. Cette richesse est souvent présentée, à juste titre, comme une force. Pourtant, elle peut aussi produire des malentendus, des exclusions, des hiérarchies tacites et des formes banalisées de violence symbolique. Dès lors, la question posée par Möller et ses co-auteurs prend une résonance particulière : comment se fabriquent, chez les jeunes, les gestes de rejet, les jugements dévalorisants et les comportements discriminatoires dans une société où la migration n’est plus une exception, mais un élément constitutif du quotidien ?
Je défendrai ici l’idée que cet ouvrage apporte une grille de lecture précieuse pour comprendre les tensions entre jeunes dans les sociétés contemporaines et qu’il est particulièrement utile pour penser les réalités scolaires luxembourgeoises. Sa force principale tient au fait qu’il relie les actes ordinaires de rejet à des rapports sociaux plus larges. En même temps, sa lecture gagnerait, dans le contexte du Luxembourg, à être complétée par une attention plus soutenue à la question linguistique et au rôle spécifique des institutions scolaires dans la production des inégalités.
Une société postmigratoire : un cadre de lecture fécond
L’un des concepts centraux de l’ouvrage est celui de société postmigratoire. Le terme peut prêter à confusion si on le comprend trop vite. Il ne signifie évidemment pas que les migrations seraient terminées. Il désigne plutôt une société dans laquelle la migration a durablement transformé la vie collective, au point qu’elle fait désormais partie de la normalité sociale. Les catégories de “nationaux” et “étrangers”, de “ceux d’ici” et “ceux de l’ailleurs”, continuent d’exister, mais elles sont devenues plus floues, plus mouvantes, parfois plus contradictoires. Des individus nés dans le pays peuvent encore être traités comme extérieurs ; inversement, des personnes venues d’ailleurs depuis longtemps peuvent être socialement intégrées sans être pleinement reconnues.Cette notion me paraît particulièrement pertinente pour le Luxembourg. Le pays n’est pas simplement confronté à la diversité : il est structuré par elle. Cette pluralité se voit dans les rues, dans les administrations, dans le monde du travail, dans les médias et bien sûr dans les salles de classe. L’école luxembourgeoise reflète directement cette réalité. Il ne s’agit donc pas d’ajouter “la migration” à un modèle national stable ; il faut au contraire reconnaître que le cadre collectif lui-même s’est construit dans la coexistence de populations, de langues et de parcours différents.
Dans ce contexte, l’intérêt de Möller et al. est de montrer que les tensions entre jeunes ne surgissent pas dans le vide. Elles se développent au sein d’un espace social où certaines appartenances sont valorisées et d’autres minorées. Le rejet n’est pas seulement une affaire d’antipathie personnelle. Dire d’un camarade “je ne peux pas le supporter” peut renvoyer à un simple conflit interpersonnel, mais cela peut aussi exprimer un classement social : celui qui parle se situe implicitement dans un “nous” légitime et repousse l’autre vers une position inférieure ou suspecte.
Le rejet comme phénomène social et non simple émotion
L’un des grands mérites du livre est justement de ne pas réduire le rejet à une émotion spontanée. Les auteurs montrent qu’il peut fonctionner comme un outil de distinction. Rejeter quelqu’un, c’est parfois marquer une frontière, affirmer une norme, protéger une identité de groupe ou manifester une supériorité symbolique. Chez les adolescents, cet enjeu est particulièrement fort, car l’adolescence est une période où l’on cherche sa place, où l’on veut être reconnu par ses pairs et où l’appartenance à un groupe compte énormément.Cela permet de mieux distinguer plusieurs niveaux. Il y a d’abord le rejet affectif, qui peut exister dans toute relation humaine. Mais il y a aussi l’exclusion sociale, lorsque quelqu’un est systématiquement mis à l’écart des activités, des conversations ou des alliances du groupe. Plus loin encore, il y a la discrimination, quand cette mise à distance s’appuie sur une appartenance réelle ou supposée : l’origine, la langue, la religion, la couleur de peau, le quartier, parfois même le type de filière scolaire fréquentée. Enfin, il y a la violence explicite, physique ou verbale, qui peut apparaître comme l’expression la plus visible d’un processus déjà installé.
Cette continuité entre gestes banalisés et agressions plus graves est très importante. Dans la vie scolaire, beaucoup de situations ne relèvent pas immédiatement de la violence spectaculaire. Ce sont des remarques répétées, des surnoms humiliants, des blagues “pour rire”, des soupçons constants, une place toujours refusée dans le groupe. Or ces pratiques ont des effets profonds. Elles construisent un climat dans lequel certains élèves se sentent tolérés plutôt qu’acceptés. On pense ici à ce que la sociologie de Pierre Bourdieu a appelé la violence symbolique : une violence qui ne passe pas d’abord par le coup, mais par l’imposition de catégories, de jugements et de hiérarchies qui finissent par paraître naturelles.
Des jeunes considérés comme acteurs sociaux
Un autre aspect convaincant de l’ouvrage est qu’il ne traite pas les jeunes seulement comme des victimes passives ou comme des “problèmes” à gérer. Les auteurs les considèrent comme de véritables acteurs sociaux. Cela signifie que les adolescents produisent eux-mêmes des normes, interprètent le monde social, classent les autres, reproduisent certains discours, mais peuvent aussi les transformer. Ils ne font pas qu’absorber des préjugés venus des adultes ; ils les réélaborent dans leurs propres interactions.Cette idée est essentielle, car elle évite deux simplifications fréquentes. La première consisterait à psychologiser entièrement les conflits en parlant de tempéraments difficiles ou d’immaturité. La seconde serait d’imaginer que les jeunes ne font que répéter mécaniquement ce qu’ils entendent chez eux ou dans les médias. En réalité, ils participent activement à la fabrication des frontières entre “nous” et “eux”.
À l’adolescence, les appartenances se multiplient et se croisent. Un élève n’est jamais défini par une seule dimension. Il est en même temps membre d’une famille, d’un groupe de pairs, d’un quartier, d’une classe sociale, d’un univers linguistique et parfois d’une communauté religieuse ou culturelle. Dans le contexte luxembourgeois, cela se voit très nettement. Un jeune peut être né au Luxembourg, parler portugais à la maison, utiliser le français dans certaines interactions, comprendre le luxembourgeois sans toujours oser le parler, et être malgré tout perçu comme “pas vraiment d’ici” par certains camarades. Un autre, au contraire, peut avoir récemment immigré mais être rapidement valorisé parce qu’il maîtrise déjà les langues scolaires ou possède des codes culturels proches de ceux attendus.
L’intérêt du livre est de montrer que les conflits émergent souvent à l’intersection de ces dimensions. Un rejet n’est jamais purement “ethnique”, purement “social” ou purement “culturel”. Les facteurs se combinent. C’est pourquoi les auteurs offrent une lecture plus complexe, et plus juste, des tensions juvéniles.
L’apport majeur : dépasser les explications simplistes
On entend parfois, dans les discours publics, que la violence des jeunes serait liée à une crise de l’autorité, à l’échec de certaines familles ou à l’incapacité de certains groupes à “s’intégrer”. L’ouvrage de Möller et al. a le mérite de se tenir à distance de ce type de raccourcis. Il rappelle que les comportements de rejet se développent dans un environnement social traversé par des discours politiques, médiatiques et institutionnels sur l’immigration, la réussite, l’appartenance nationale ou la concurrence sociale.Ce point est important dans une période où, dans toute l’Europe, la question migratoire fait l’objet de polémiques permanentes. Les jeunes ne vivent pas hors du monde. Ils entendent les débats sur les frontières, l’identité, l’islam, l’asile, la sécurité ou la “charge” que représenteraient certains groupes. Même lorsqu’ils n’emploient pas le vocabulaire politique des adultes, ces représentations peuvent se traduire dans leurs pratiques quotidiennes : se moquer d’un prénom, contester la légitimité d’un camarade à parler au nom du pays, attribuer automatiquement certains comportements à une origine.
L’ouvrage est également précieux lorsqu’il montre que le rejet peut circuler. Un jeune ayant lui-même subi des humiliations ou de la stigmatisation peut, dans un autre cadre, devenir auteur de rejet. Cela ne signifie pas qu’il faille excuser la violence, mais plutôt qu’il faut éviter les catégories figées. Dans les établissements scolaires, la frontière entre victime et agresseur n’est pas toujours stable. Un élève dominé dans une relation peut chercher à retrouver du pouvoir en ciblant plus vulnérable que lui. Cette analyse est particulièrement utile pour les éducateurs, car elle invite à comprendre les trajectoires relationnelles au lieu de simplement distribuer des étiquettes morales.
Les limites du livre face au cas luxembourgeois
Malgré ses grandes qualités, l’ouvrage n’épuise pas toutes les dimensions du problème lorsqu’on le transpose au Luxembourg. Sa première limite est peut-être son caractère relativement général. Il offre une réflexion forte sur les sociétés postmigratoires, mais certains contextes nationaux exigent une adaptation plus fine. Le Luxembourg, par sa petite taille, son multilinguisme institutionnel et son système scolaire particulier, constitue un cas presque atypique en Europe.La question linguistique, surtout, me semble devoir être davantage centrale. Au Luxembourg, les inégalités et les discriminations ne passent pas seulement par l’origine nationale ou ethnique. Elles se jouent aussi dans la maîtrise inégale du luxembourgeois, du français et de l’allemand. Un élève peut être moqué pour son accent, pour ses fautes, pour son hésitation à prendre la parole, ou pour le fait qu’il parle une langue considérée comme moins prestigieuse dans certaines situations. On retrouve ici des mécanismes bien connus dans l’espace scolaire luxembourgeois : la langue n’est pas seulement un outil de communication, elle devient un marqueur de compétence, de légitimité et parfois même d’intelligence.
Cette dimension rappelle des analyses que l’on peut rapprocher de la sociolinguistique de Pierre Bourdieu ou, dans un autre registre, des travaux sur le capital linguistique. Toutes les langues ne se valent pas socialement, et tous les locuteurs ne disposent pas du même droit implicite à la parole. Dans une classe, celui qui parle avec aisance la langue attendue bénéficie d’un capital invisible mais décisif. Celui qui hésite est plus facilement interrompu, sous-estimé ou ridiculisé. Le livre de Möller et al. permet de penser cette logique, mais sans l’approfondir spécifiquement.
Une deuxième limite tient au rôle des institutions. L’ouvrage éclaire bien les interactions entre jeunes ; cependant, dans le cas luxembourgeois, il faut aussi examiner la manière dont l’école elle-même peut reproduire certaines hiérarchies. L’orientation précoce, les attentes différenciées selon les profils d’élèves, les malentendus entre familles et institution, ou encore l’impact des filières sur l’estime de soi, tout cela influe sur les relations entre pairs. Un élève qui intériorise qu’il est “moins bon” scolairement, souvent à cause d’obstacles linguistiques, peut être plus vulnérable aux formes de rejet. De ce point de vue, les analyses de Bourdieu et Passeron sur la reproduction scolaire restent éclairantes : l’école n’est pas seulement un lieu de correction des inégalités ; elle peut aussi les renforcer lorsqu’elle traite comme naturelles des différences socialement produites.
Une lecture très utile pour l’école luxembourgeoise
Malgré ces réserves, le livre me paraît extrêmement pertinent pour penser la réalité des établissements luxembourgeois. Ceux-ci sont à la fois des lieux de socialisation, de sélection et de coexistence quotidienne. C’est dans la classe, dans la cour, dans les couloirs, dans les groupes WhatsApp ou sur les réseaux sociaux que se jouent les formes contemporaines de reconnaissance et d’exclusion.On peut facilement imaginer des situations concrètes à la lumière de l’ouvrage. La discrimination linguistique, d’abord : un camarade que l’on n’invite pas dans un travail de groupe parce qu’il “ne parle pas assez bien”, une remarque ironique sur la manière de prononcer un mot en allemand, l’idée qu’un élève serait moins intelligent parce qu’il s’exprime plus lentement en français. Vient ensuite la discrimination liée à l’origine ou à l’apparence : une blague répétée sur les Portugais, les Français, les réfugiés ou les musulmans, l’habitude de réduire quelqu’un à son pays de naissance, la mise en doute de son appartenance au Luxembourg. Il faut ajouter la dimension sociale : vêtements, loisirs, vacances, équipement numérique, tout cela devient aussi matière à classement entre jeunes.
Le groupe-classe fonctionne alors comme un espace de fabrication du “nous”. Qui a le droit de parler ? Qui est écouté ? Qui est perçu comme “normal” ? Qui devient le personnage comique de service ? Möller et ses collègues aident à comprendre que ces mécanismes ne sont pas secondaires : ils structurent les rapports de pouvoir dans le quotidien scolaire.
Dès lors, le rôle de l’enseignant et de l’institution est fondamental. L’enseignant n’est pas seulement un transmetteur de contenus. Il est aussi garant d’un cadre relationnel. Il peut repérer les microagressions, nommer ce qui est souvent banalisé, intervenir sans attendre que la situation dégénère, et valoriser les ressources plurilingues des élèves au lieu de les laisser devenir des stigmates. Dans le contexte luxembourgeois, cela signifie aussi reconnaître que la diversité linguistique n’est pas un problème à gérer, mais un fait constitutif de l’école, qu’il faut rendre juste et vivable.
Prévenir les discriminations : quelques leçons tirées de l’ouvrage
La lecture de ce livre conduit enfin à une idée essentielle : on ne lutte pas efficacement contre la violence en se contentant de sanctionner les cas les plus visibles. La prévention doit agir sur le climat relationnel, sur les représentations et sur les normes du groupe. Autrement dit, il faut travailler avant la crise.Cela suppose une pédagogie de la reconnaissance. Reconnaître les langues des élèves, leurs parcours, leurs difficultés sans les transformer en marqueurs d’infériorité. Créer des situations où chacun peut apporter quelque chose. Mettre en place des discussions sur les stéréotypes, le racisme ordinaire, l’humour humiliant, les discours de haine en ligne. Dans un pays comme le Luxembourg, l’éducation aux médias et au langage devient indispensable, car une grande partie des humiliations circulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux, à travers des photos, des mèmes, des surnoms ou des commentaires qui semblent “légers” mais qui blessent durablement.
La prévention doit aussi être collective. Elle ne peut reposer uniquement sur la bonne volonté de quelques enseignants. Il faut une coopération entre direction, équipe éducative, psychologues, familles, services de soutien et élèves eux-mêmes. Le Luxembourg dispose déjà de dispositifs de médiation, de politiques de bien-être à l’école et d’initiatives autour du vivre-ensemble ; l’apport de Möller et al. est de rappeler pourquoi ces démarches sont nécessaires et comment elles s’inscrivent dans une compréhension fine des mécanismes de rejet.
Conclusion
L’ouvrage de Möller, Grote, Nolde et Schuhmacher constitue une contribution importante à l’analyse du rejet, de la discrimination et de la violence chez les jeunes en société postmigratoire. Sa force majeure est de montrer que ces phénomènes ne relèvent pas seulement de comportements individuels déviants, mais de dynamiques sociales dans lesquelles se construisent des frontières, des hiérarchies et des exclusions. Il permet de mieux comprendre comment des gestes apparemment anodins peuvent préparer des violences plus graves, et comment les jeunes participent eux-mêmes à la production des normes de groupe.Pour le Luxembourg, cette lecture est particulièrement éclairante. Dans une école multilingue et multiculturelle, les formes de rejet prennent souvent des voies discrètes : moqueries sur la langue, soupçons sur l’appartenance, dévalorisation sociale, exclusion des groupes. Le livre aide à les voir et à les penser. Il doit cependant être complété, dans notre contexte, par une réflexion plus précise sur le capital linguistique, le fonctionnement institutionnel de l’école et les effets du système de filières sur les trajectoires d’élèves.
En définitive, l’intérêt de cet ouvrage dépasse la seule recension académique. Il oblige à poser une question civique fondamentale : comment une société diverse construit-elle de la coexistence réelle, et non une simple juxtaposition ? Au Luxembourg, où la pluralité n’est ni marginale ni passagère, cette question concerne directement l’école. Lire Möller et al., c’est donc aussi interroger la capacité de l’institution scolaire à réduire les inégalités, à désamorcer les frontières symboliques et à faire de la diversité non pas un motif de rejet, mais une condition d’apprentissage commun.

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