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Martereau de Nathalie Sarraute : incipit du doute et du malaise

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Type de devoir: Analyse

Martereau de Nathalie Sarraute : incipit du doute et du malaise

Résumé :

Analysez l incipit de Martereau de Nathalie Sarraute et découvrez comment il installe doute malaise soupçon et conscience fragilisée en roman.

Nathalie Sarraute, *Martereau* : un incipit du malaise, du soupçon et de la conscience

Au XXe siècle, le roman connaît une transformation profonde. Après les grands modèles réalistes du XIXe siècle, qui donnaient au lecteur des repères solides, des personnages nettement dessinés et des intrigues relativement lisibles, certains écrivains remettent en cause les habitudes de lecture. Nathalie Sarraute appartient pleinement à ce mouvement de renouvellement. Souvent associée au Nouveau Roman, même si son œuvre garde une originalité très personnelle, elle déplace l’attention du lecteur : ce qui compte n’est plus d’abord l’action, ni même la psychologie au sens traditionnel, mais ces mouvements subtils, presque insaisissables, qui traversent l’être avant qu’il parle ou qu’il agisse. Dans ses essais comme dans ses romans, Sarraute s’intéresse à ce qui échappe aux catégories trop stables. C’est particulièrement sensible dans *Martereau*, roman publié en 1953, dont l’incipit surprend d’emblée.

En effet, ce début de roman ne cherche pas à installer confortablement le lecteur dans une histoire. Il ne lui présente ni décor bien défini, ni chronologie claire, ni portrait classique des personnages. À la place, il l’immerge dans une conscience inquiète, dans une atmosphère de gêne, dans un espace social où les mots semblent toujours recouvrir autre chose qu’eux-mêmes. Dès lors, une question s’impose : comment l’incipit de *Martereau* renouvelle-t-il l’entrée en roman en donnant à entendre une conscience fragilisée, un langage suspect et des rapports humains dominés par les sous-entendus ?

On peut montrer que Sarraute rompt d’abord avec les codes de l’exposition romanesque traditionnelle. Mais cette rupture formelle n’est pas gratuite : elle sert à faire apparaître un sujet vulnérable, presque sans défense, exposé au regard des autres. En outre, le langage y devient un lieu de tension et de domination, si bien que le véritable drame se joue moins dans les événements extérieurs que dans les micro-mouvements de la conscience. L’incipit de *Martereau* annonce ainsi, avec une grande force, une esthétique du soupçon qui est au cœur du Nouveau Roman et plus largement de la modernité littéraire.

Un incipit déroutant qui refuse les codes du roman traditionnel

Ce qui frappe d’abord dans l’ouverture de *Martereau*, c’est l’absence de repères narratifs habituels. Le lecteur formé aux grands romans d’exposition, qu’ils soient ceux de Balzac, de Flaubert ou même de certains romans du début du XXe siècle, s’attend généralement à recevoir quelques informations de base : où sommes-nous, qui parle, qui sont les personnages, quelle relation les unit, dans quelle situation sommes-nous entrés ? Or Sarraute refuse précisément cette installation progressive et rassurante. Le texte ne commence pas par l’équivalent d’un « voici tel personnage », mais par une conscience déjà engagée dans une tension.

Cette entrée en matière a quelque chose de presque abrupt. Le roman semble avoir commencé avant que nous le lisions. Il n’y a pas de seuil confortable. Le lecteur n’est pas invité à contempler une scène extérieure soigneusement décrite ; il est projeté dans une parole intérieure, dans un flux de perceptions, d’impressions et de réactions. Ce choix est essentiel : au lieu de construire l’illusion d’un monde romanesque stable, Sarraute place d’emblée son lecteur dans une position d’incertitude.

L’incipit est donc centré moins sur une intrigue que sur une voix. Cette voix à la première personne ne se présente pas de façon nette ; elle ne se définit pas socialement comme le ferait un narrateur classique. Elle existe avant tout par sa manière de sentir, de s’inquiéter, de surveiller les autres et de se surveiller elle-même. Cette priorité donnée à la perception sur l’information bouleverse les habitudes de lecture. Dans un cours de littérature au lycée classique, on insisterait souvent sur la fonction de l’incipit : informer, intéresser, orienter. Chez Sarraute, la fonction d’information est volontairement réduite ; ce qui domine, c’est une fonction de déstabilisation.

Cette déstabilisation n’est pas un défaut de clarté, mais un choix esthétique. Le lecteur doit travailler. Il lui faut recueillir des indices, reconstruire les rapports entre les êtres, comprendre progressivement les tensions qui traversent les paroles. En ce sens, Sarraute fait du lecteur un interprète. Cette exigence peut désarçonner au premier abord, comme c’est souvent le cas avec des œuvres du Nouveau Roman étudiées dans l’espace francophone européen, y compris au Luxembourg, où l’on valorise dans les analyses littéraires la capacité à observer les procédés d’écriture plutôt qu’à résumer simplement une intrigue.

Une conscience sous pression : la passivité comme signe de malaise

Le narrateur de *Martereau* apparaît comme un être en retrait. Il ne s’impose pas. Il ne contrôle pas vraiment la situation. Il subit davantage qu’il n’agit. Pourtant, cette passivité n’a rien de paisible. Elle ne renvoie ni à la sérénité ni à l’indifférence. Au contraire, elle révèle une extrême tension intérieure. Tout se passe comme si le personnage était trop sensible à ce qui se dit, à ce qui se suggère, à ce qui se joue entre les personnes pour pouvoir répondre simplement.

Cette sensibilité au jugement d’autrui est décisive. Le « je » sarrautien semble toujours sur le point d’être atteint, diminué, déstabilisé par les mots des autres. Il observe les réactions, les intonations, les sous-entendus ; il anticipe ce qu’on pense de lui ; il se sent exposé à un regard qui le juge sans nécessairement le dire. Ce malaise social est très moderne. Il rappelle que, dans de nombreux textes du XXe siècle, l’identité n’est plus donnée comme une évidence stable. Elle devient fragile, relative, dépendante du regard extérieur.

Chez Sarraute, cette fragilité est particulièrement sensible parce que le personnage n’est pas construit comme un héros traditionnel. Il n’a rien d’un être solidement établi. Il ne se définit pas par une profession, un grand projet, une ambition, une histoire personnelle détaillée. Il semble plutôt se constituer négativement, à travers les effets que les autres produisent sur lui. Son identité est vacillante, presque menacée de dissolution dans le réseau des interactions sociales.

C’est pourquoi la passivité doit être comprise comme un symptôme. Le narrateur ne réagit pas facilement parce qu’il est pris dans un espace où chaque mot peut devenir dangereux. Il est comme en état d’alerte. Cette situation donne au texte une intensité particulière : le lecteur perçoit que quelque chose se joue, même si rien de spectaculaire ne se passe extérieurement. En classe, on pourrait dire que le véritable enjeu n’est pas l’action visible, mais la vulnérabilité du sujet face à des formes de pression discrètes.

Le langage comme terrain de suspicion et d’agression symbolique

L’une des grandes originalités de Sarraute est de montrer que les mots ne sont jamais innocents. Dans *Martereau*, le langage social apparaît comme un lieu de mensonge, de façade, d’emprise. Ce ne sont pas seulement les idées exprimées qui comptent, mais la manière de parler, les formules toutes faites, les expressions convenues, les mots que l’on utilise pour se situer dans une hiérarchie implicite.

Les guillemets, si importants dans l’écriture sarrautienne, jouent ici un rôle essentiel. Ils mettent certains termes à distance. Ils signalent que les mots employés ne doivent pas être pris comme transparents ou sincères. Le discours mondain paraît artificiel, usé, comme déjà contaminé par le cliché. On n’est pas dans la parole authentique ; on est dans une langue sociale, codée, ritualisée, qui sert moins à communiquer qu’à produire un effet.

Cette distance crée souvent une ironie très fine. Sarraute ne se contente pas de dénoncer explicitement les clichés ; elle les laisse apparaître dans toute leur insuffisance. Le décalage entre ce qui est dit et ce qui est réellement en jeu devient perceptible au lecteur attentif. C’est là un point très important : l’ironie chez Sarraute n’est pas celle d’un narrateur tout-puissant qui se moquerait grossièrement des personnages ; c’est une ironie plus trouble, née du frottement entre les formules sociales et les mouvements profonds qu’elles cherchent à recouvrir.

Le langage devient alors une forme d’agression symbolique. Dans certains milieux, parler, c’est aussi se situer, montrer qu’on connaît les bonnes personnes, évoquer des noms qui impressionnent, faire sentir subtilement sa supériorité ou son appartenance. Des expressions du type « gens importants » ne servent pas seulement à désigner des individus ; elles affichent un réseau, une proximité avec le prestige, une prétention à la distinction. On pense ici, bien sûr, à toute une tradition d’analyse du monde bourgeois, de Proust à certains moralistes modernes, mais chez Sarraute la critique prend une forme plus microscopique. Elle n’examine pas de grands salons comme des tableaux sociaux ; elle scrute la violence presque imperceptible qui se glisse dans les paroles ordinaires.

Le narrateur se sent piégé dans cet univers. Il ne lui oppose pas de grands discours critiques ; il en ressent surtout la pression. C’est ce qui rend le texte si juste : la domination ne se manifeste pas seulement par des ordres ou des insultes. Elle passe aussi par l’allusion, le ton, la manière de nommer, de suggérer, de faire sentir à l’autre qu’il est en position inférieure. Sarraute met ainsi au jour une violence des échanges polis, une violence d’autant plus forte qu’elle reste souvent invisible.

Une écriture de l’indirect : théâtre de la conscience et art du non-dit

Pour rendre ces tensions, Sarraute adopte une écriture très particulière. Le texte donne l’impression d’une pensée en train de se former. Les phrases suivent les hésitations, les reprises, les inflexions de la sensibilité. On est loin d’une narration linéaire et assurée. Ce qui importe, c’est le surgissement des impressions, la façon dont une réaction se nuance, se corrige, s’approfondit.

On pourrait presque parler de théâtre intérieur. Il y a bien une scène, mais cette scène est mentale avant d’être extérieure. Les personnages agissent peut-être peu au sens visible du terme ; pourtant, dans la conscience du narrateur, il se passe énormément de choses. Un mot entendu, un regard supposé, une formule banale peuvent déclencher tout un mouvement de soupçon, de retrait, de défense. Sarraute se consacre à ces « micro-événements » psychologiques, à ce qui, dans bien des romans traditionnels, resterait en marge ou serait résumé en une phrase.

Cette attention aux mouvements minuscules de la vie intérieure rappelle l’importance de la notion de « tropismes » chez Sarraute. Sans entrer dans une théorie trop lourde, on peut dire qu’elle cherche à saisir ce qui bouge en nous avant la parole claire, avant la pensée bien organisée : impulsions, rétractions, frôlements, malaises, élans aussitôt retenus. *Martereau* s’inscrit pleinement dans cette recherche. Le roman explore moins des caractères que des dynamismes intérieurs.

Le non-dit devient donc central. Ce qui compte n’est pas explicitement formulé ; il faut le déceler entre les lignes. Le lecteur doit sentir les fissures de la parole, percevoir ce qui se cache sous les banalités de la conversation. Ce type d’écriture demande une lecture lente, attentive aux nuances. Dans le contexte scolaire luxembourgeois, où l’on apprend souvent à commenter un texte en s’appuyant sur les champs lexicaux, la ponctuation, les effets d’énonciation et la valeur des répétitions, *Martereau* constitue un terrain particulièrement riche : presque chaque détail d’écriture contribue à faire entendre l’instabilité du rapport à autrui.

*Martereau* et le Nouveau Roman : une remise en cause du roman classique

L’incipit de *Martereau* prend tout son sens si on le replace dans le contexte du Nouveau Roman. Il ne s’agit pas simplement d’être « original » ou difficile. Il s’agit de contester l’idée selon laquelle le roman devrait offrir une représentation ordonnée du monde, avec un narrateur fiable, des personnages consistants et une intrigue orientée vers une résolution.

Chez Sarraute, l’illusion réaliste est délibérément mise à distance. Le décor n’est pas détaillé pour créer un effet de monde ; il reste secondaire. Ce qui importe, c’est l’expérience vécue. Le roman ne cherche pas à donner l’impression qu’on pourrait connaître entièrement une situation en la regardant de l’extérieur. Il rappelle au contraire que toute expérience humaine est traversée d’incertitudes, de perceptions partielles, d’interprétations fragiles.

Le primat de l’expérience intérieure apparaît alors comme une véritable révolution romanesque. Le sujet du livre n’est pas : « que va-t-il arriver ? », mais plutôt : « comment un être ressent-il ce qui arrive, ou ce qui semble arriver, dans le tissu presque invisible des relations humaines ? » Cette orientation distingue Sarraute d’autres écrivains du Nouveau Roman. On peut penser à Alain Robbe-Grillet, qui travaille davantage la description des objets et la remise en cause de la psychologie traditionnelle, ou à Claude Simon, dont l’écriture déploie une mémoire fragmentée et une temporalité complexe. Chez Sarraute, le centre est ailleurs : dans la vie intérieure menacée par les mots des autres.

Cela implique aussi une nouvelle place du lecteur. Il n’est plus un simple récepteur passif d’une histoire déjà organisée. Il doit reconstruire le sens, interpréter les silences, entendre l’ironie, mesurer la portée des répétitions. Le roman devient une enquête sur les formes de la parole et sur l’instabilité du sujet moderne. C’est pourquoi *Martereau* peut paraître exigeant, mais cette exigence fait sa force : il demande une intelligence active, sensible aux nuances du texte.

Une lecture sociale : les mondanités comme scène de pouvoir

Il serait réducteur de ne voir dans *Martereau* qu’un roman abstrait sur la conscience. Le texte porte aussi une critique sociale très nette. Le monde qui s’y dessine est celui des hiérarchies implicites, des réseaux, des distinctions, des apparences. La conversation n’y est pas un échange libre ; elle fonctionne comme un instrument de classement. On y affirme son importance en évoquant certaines relations, en maîtrisant certains codes, en occupant une position de surplomb.

Sarraute met ainsi en lumière la vanité de certains comportements bourgeois. Il ne s’agit pas forcément d’une satire au sens traditionnel, comme on en trouverait chez Molière ou même, sur un autre mode, chez Flaubert dans sa critique des idées reçues. La dénonciation est plus discrète, plus intérieure. Elle passe par le malaise du narrateur, par l’impression d’étouffement provoquée par des paroles convenues. La superficialité des échanges apparaît non parce qu’un jugement moral extérieur la condamne, mais parce qu’elle produit une violence insidieuse.

Cette violence est symbolique. Personne n’est nécessairement humilié de façon directe. Pourtant, tout un jeu de supériorité se met en place : ironies discrètes, sous-entendus, manières de parler qui incluent certains et excluent d’autres. Le pouvoir social se manifeste ici dans l’ordinaire même de la conversation. C’est une idée très forte, et toujours actuelle : les rapports de domination ne passent pas seulement par les institutions visibles ; ils traversent aussi les gestes les plus anodins, les habitudes de langage, les rituels de sociabilité.

De ce point de vue, *Martereau* n’est pas seulement un roman de la conscience, mais aussi une réflexion sur le lien social. Il montre combien les relations humaines peuvent être faussées par les apparences, les stratégies de distinction et le besoin d’impressionner. Sous des dehors polis, la société fait peser sur les individus une pression constante.

Conclusion

L’incipit de *Martereau* déconcerte parce qu’il refuse tout ce que l’on attend traditionnellement d’un début de roman. Au lieu de présenter clairement un cadre, des personnages et une intrigue, Nathalie Sarraute plonge son lecteur dans une conscience fragile, inquiète, continuellement exposée aux mots des autres. Cette rupture formelle n’est pas un simple effet de modernité : elle permet d’explorer avec une précision remarquable le malaise psychologique, la passivité défensive du narrateur et la violence discrète des interactions sociales.

Le texte fait aussi du langage un objet de soupçon. Les mots n’y sont jamais transparents ; ils servent à masquer, à classer, à dominer, à se mettre en scène. Grâce à une écriture fondée sur l’indirect, l’hésitation et le non-dit, Sarraute transforme le roman en laboratoire de la conscience et des relations humaines. Le lecteur, privé de repères classiques, devient interprète d’un monde où les vrais enjeux circulent sous la surface des paroles.

On peut donc répondre clairement à la problématique : oui, l’incipit de *Martereau* renouvelle profondément l’entrée en roman. Il remplace l’exposition traditionnelle par une immersion dans un malaise intérieur et fait entendre, dès les premières pages, une vision moderne du sujet, du langage et du social. En cela, il annonce les grands principes de l’écriture sarrautienne et s’inscrit pleinement dans le mouvement du Nouveau Roman, tout en conservant une singularité forte : chez Sarraute, la véritable aventure romanesque se joue dans les mouvements minuscules, presque invisibles, de la conscience. On pourrait prolonger cette réflexion en lisant d’autres œuvres de l’autrice, notamment *Enfance*, où l’analyse du moi et des effets du langage se poursuit sous une autre forme, ou encore en replaçant *Martereau* dans cette « ère du soupçon » où la littérature cesse de croire à la transparence des mots et des êtres.

Questions d’exemple

Les réponses ont été préparées par notre enseignant

Quel est l’incipit du doute et du malaise dans Martereau ?

C’est une ouverture qui plonge le lecteur dans une conscience inquiète et un climat de soupçon. Sarraute y remplace les repères romanesques classiques par une tension intérieure immédiate.

Pourquoi l’incipit de Martereau rompt-il avec le roman traditionnel ?

Il refuse l’exposition classique avec décor, chronologie et personnages clairement présentés. À la place, il installe d’emblée une parole intérieure et une situation incertaine.

Comment Martereau de Nathalie Sarraute crée-t-il le malaise ?

Le malaise naît d’un espace social où les mots semblent cacher autre chose qu’eux-mêmes. Les relations humaines y sont dominées par les sous-entendus et la méfiance.

Quelle est la place du langage dans l’incipit de Martereau ?

Le langage y devient suspect et source de tension. Il ne sert pas seulement à communiquer, mais aussi à dominer, masquer et créer des rapports de force.

Quel est le message principal de l’incipit de Martereau ?

L’incipit annonce une esthétique du soupçon centrée sur la fragilité de la conscience. Le véritable drame se joue moins dans l’action que dans les micro-mouvements intérieurs.

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