Analyse de la pièce Les Mouches de Sartre : mythe, culpabilité et liberté
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Type de devoir: Analyse
Ajouté : 16.02.2026 à 6:46
Résumé :
Découvrez l’analyse de Les Mouches de Sartre pour comprendre comment mythes, culpabilité et liberté s’entrelacent dans cette pièce clé de la littérature.
Introduction
Depuis des siècles, les mythes anciens traversent les époques et trouvent une résonance nouvelle dans l’art et la littérature. Ils sont le miroir de préoccupations toujours renouvelées, comme si, à travers les âges, les mêmes interrogations fondamentales ne cessaient de revenir hanter la conscience collective. L’histoire d’Oreste, l’une des plus fameuses tragédies grecques, en est un parfait exemple : la violence, la culpabilité, la vengeance et l’inéluctable poids du destin continuent à fasciner.En 1943, en pleine Deuxième Guerre mondiale, alors que l’Europe entière ploie sous le joug de l’occupation et que le grand-duché du Luxembourg subit à son tour les affres de la domination nazie, Jean-Paul Sartre remet en scène le mythe dans sa pièce *Les Mouches*. S’appuyant sur cette légende antique, il y infuse les angoisses, mais aussi les espoirs de son temps : la quête de justice, le vertige de la responsabilité individuelle, la possibilité de la révolte contre un ordre oppressif.
On s’interroge alors : en quoi *Les Mouches* de Sartre réduit-il le mythe à une simple machine narrative, ou au contraire, en fait-il un cadre pour une réflexion profonde sur la liberté humaine et la responsabilité individuelle ? C’est à cette question, essentielle tant pour un lecteur luxembourgeois que pour tout citoyen confronté aux dilemmes du choix, que je me propose de répondre dans cet essai.
Après avoir examiné la réinterprétation du mythe opérée par Sartre, j’analyserai la portée politique de la pièce dans le contexte de l’Occupation, pour finalement m’attarder sur la dimension philosophique qui en fait une méditation moderne sur la liberté.
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I. Une réécriture originale du mythe antique
A. Le mythe d’Oreste, entre fatalité et justice
À la base de la pièce de Sartre se trouve un récit remontant à la plus haute Antiquité : celui d’Oreste, fils d’Agamemnon et de Clytemnestre. Dans la version classique, chantée par Eschyle dans ses tragédies et reprise dans la culture occidentale, Oreste se voit chargé d’une lourde mission : venger le meurtre de son père, assassiné par sa propre épouse avec la complicité d’Égisthe, l’usurpateur du trône. Mais loin d’être un acte libre, cet homicide matricide en appelle un autre : Oreste, en tuant sa mère, s’expose à la vengeance impitoyable des puissances divines, les célèbres Erinyes. Ces déesses de la vengeance, que Sartre rebaptise « Mouches », incarnent le cycle infini de la faute et de la rétribution, piégeant le héros antique dans une fatalité à laquelle nul ne peut échapper.Dans le monde classique, la justice prend la forme d’un ordre sacré dont le respect est imposé par les dieux, et toute transgression appelle un châtiment inexorable. Ce cadre, où la liberté de l’individu s’efface devant la nécessité du destin, est au cœur de la tragédie grecque.
B. Le mythe revisité : une tragédie de la liberté
Mais Sartre ne se contente pas d’aligner sa pièce sur cet héritage. Au contraire, il retourne les codes du mythe pour en faire une réflexion sur la modernité. Le mythe lui fournit des personnages, une structure, des motifs, mais il les subvertit pour ouvrir la porte à une question neuve : sommes-nous libres de choisir, et que faire de cette liberté quand tout autour de nous incite à la résignation ?Dans *Les Mouches*, Oreste ne se présente pas d’emblée comme l’agent d’un destin programmé. Il est un étranger qui revient à Argos, sa ville natale, mû uniquement par la curiosité, presque par indifférence. Ce n’est qu’au gré des révélations, en découvrant la détresse de sa sœur Électre et la situation du peuple écrasé sous la culpabilité, qu’il prend conscience de la nécessité d’agir. À la différence des héros antiques, il n’a pas de mission dictée par une force supérieure, mais il décide, dans la solitude tragique de l’homme moderne, d’assumer le choix de la révolte.
Quant aux Mouches, elles n’incarnent plus seulement une divinité vengeresse, mais deviennent le symbole physique et psychologique de la culpabilité collective, cette chape de remords sous laquelle vit tout le peuple d’Argos. Ce peuple, loin d’être flamboyant, se complaît dans la morosité, dans une soumission entretenue par Égisthe et Clytemnestre, figures d’un pouvoir dégénéré.
C. Les personnages comme reflets de notre condition
C’est dans le traitement de ses personnages que Sartre introduit une véritable modernité. Oreste, sous sa plume, n’est pas uniquement un justicier, il est celui qui fait l’expérience abrupte de la liberté existentielle. Il comprend que nul dieu, nul ordre préétabli ne peut justifier ses actes. Cette redéfinition radicale du héros antique fait d’Oreste non plus un instrument du destin, mais le créateur de son propre sens, fut-il tragique.Égisthe, roi illégitime, représente l’autorité corrompue, lasse de son propre pouvoir mais soucieuse de maintenir la population sous la coupe de la peur et de la honte. À travers lui pointe, en filigrane, la figure de tous les régimes autoritaires, ceux-là mêmes qui ont fait l’histoire européenne du XXe siècle, du IIIe Reich au régime de Vichy.
Enfin, Électre, sœur d’Oreste, symbolise l’âme asservie. Sa conscience, saturée de remords et de peur, incarne le refus du risque, le choix de la victimisation. Elle ne se résout pas tout à fait à la révolte, hésite à basculer dans l’irréparable, là où Oreste assume l’absolue nouveauté de son acte.
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II. Lecture politique de la pièce : un message sous l’Occupation
A. Quand le théâtre interroge l’histoire
Il serait illusoire de croire que, sous l’Occupation, la reprise d’un tel mythe par Sartre fut un simple exercice intellectuel. Bien au contraire, le contexte de 1943, marqué en France par la dictature de Vichy et l’oppression allemande, éclaire d’une lumière crue le message de la pièce.Dans le Grand-Duché de Luxembourg, annexé en 1940 et soumis à la germanisation forcée, la question de l’obéissance, du refus, de la culpabilité collective et individuelle se posait également avec une acuité poignante. La population luxembourgeoise, elle aussi, dut affronter le choix difficile entre soumission, collaboration ou résistance.
Tout l’univers d’Argos, dans la pièce, renvoie à une société sous contrôle, où le sentiment de faute est utilisé comme instrument de domination. Égisthe, dont la parole manipule et oppresse, rappelle comment les régimes imposés justifiaient leur autorité en brandissant la nécessité de l’ordre, le souvenir d’une « grande faute » à expier. Ce mécanisme de culpabilisation collective, où chacun doit endosser le crime du passé ou s’humilier pour éviter l’arbitraire du pouvoir, fait écho à la propagande, à la délation et à la peur, armes favorites des régimes autoritaires.
B. Le théâtre, arme de subversion
À travers son Oreste, Sartre dessine une figure de résistance non seulement morale, mais politique. En choisissant d'agir, Oreste brise le cercle de la fatalité : il refuse l’ordre imposé, affronte la peur et la honte, et prend le parti du geste libérateur. Son acte est illégal, condamné et monstrueux du point de vue de l’ordre établi, mais il a pour effet de réveiller les consciences, d’appeler le peuple à son tour à refuser la soumission.On retrouve ici le principe du théâtre engagé, qui parle à demi-mots pour ne pas tomber sous le couperet de la censure, mais dont le public comprenait fort bien, à l’époque, le sous-texte révolutionnaire. C’est une invitation à retrouver la dignité, même au prix du danger, même au prix de la solitude.
Pour un élève luxembourgeois, il est d’ailleurs instructif de mettre en relation la trajectoire d’Oreste avec celle de la résistance dans son propre pays : combien d’hommes et de femmes, anonymes ou connus, ont dû choisir, au péril de leur vie, de ne pas céder à la fatalité de l’Occupation, de défier le pouvoir nazi et de porter la responsabilité de leur révolte ?
C. Culpabilité et révolte : une inversion des valeurs
En définitive, *Les Mouches* propose une inversion féconde des valeurs : la culpabilité devient instrument de domination, alors que la liberté acquise dans la douleur permet de dessiner un nouvel horizon. L’acte d’Oreste n’efface pas le crime, mais le transmute. Il ne cherche pas à « réparer » dans le sens traditionnel, mais à rendre possible une renaissance du sens dans la société : il montre que l’homme peut – et doit – se dresser contre l’inacceptable.---
III. La réflexion philosophique : liberté, responsabilité et malaise existentiel
A. Le poids et la grandeur de la liberté selon Sartre
Dans la perspective existentialiste de Sartre, l’homme n’est ni déterminé par la volonté divine, ni par sa nature. Il est « condamné à être libre », obligé de choisir et donc de porter le poids de ses décisions. Chez Oreste, cette prise de conscience s’opère dans la souffrance, mais aussi dans l’affirmation d’une dignité retrouvée.Il serait tentant de croire que la liberté équivaut au bonheur, mais c’est tout le contraire qui apparaît ici : la liberté s’accompagne de l’angoisse, du vertige, de la solitude – mais c’est à ce prix que se conquiert la vraie humanité.
B. La mauvaise foi et la peur du choix
Dans *Les Mouches*, tout le peuple d’Argos vit dans la mauvaise foi : ils se croient passifs, victimes de la faute des anciens, incapables d’agir autrement que par crainte de la sanction. Électre elle-même, au début, trouve plus confortable de se réfugier dans l’indignation inaboutie que de transformer sa révolte en acte. Cette illusion volontaire, Sartre la nomme « mauvaise foi » : c’est le refus d’assumer sa liberté, l’échappée vers l’alibi de la tradition, de la fatalité ou de la soumission sociale.Plus encore, la conscience de l’autre, du regard qui juge et condamne, fige l’individu dans un rôle prédéfini. Il faudrait alors le courage démesuré d’Oreste pour briser ce cercle vicieux, pour refuser d’être « ce que les autres font de moi ».
C. Oreste, figure du sujet existentiel
Au terme de la tragédie, Oreste affirme sa liberté par la négation même des dieux et des lois. Il accepte sans illusion la solitude et l’exil, seul contre tous, porteur du fardeau de ses actes mais sans regret. Cette posture radicale fait de lui le modèle du sujet existentiel : ni héros triomphant, ni victime sacrifiée, mais individu qui donne sens à son existence, sans recours à un absolu extérieur.C’est là une invitation à renoncer aux excuses, à assumer le pouvoir difficile mais sublime de donner forme à sa vie, même dans un monde absurde et hostile.
D. Le théâtre existentiel : une interpellation au spectateur
Sartre ne réduit pas *Les Mouches* à un jeu d’idées. La scène devient laboratoire du choix : chaque spectateur, face à la tragédie, est mis au défi de réfléchir à la manière dont lui-même vivrait, agirait ou céderait sous le joug de l’oppression. N’est-il pas significatif que la pièce fut autant jouée après 1945, tant dans la France renaissante que dans le Luxembourg libéré, où la question de la refondation du sens collectif était cruciale ?---
Conclusion
Avec *Les Mouches*, Jean-Paul Sartre parvient, en s’appuyant sur un mythe plus que millénaire, à offrir une méditation poignante, à la fois politique et philosophique, sur la condition humaine. Il montre que chaque époque se retrouve confrontée à la tentation de la soumission mais aussi à la possibilité de la révolte. Là où la tradition voyait une fatalité, Sartre propose la liberté, mais une liberté qui n’est ni confortable, ni facile, ni donnée d’avance.Pour nous, élèves au Luxembourg, héritiers d’une histoire marquée par les épreuves et les choix difficiles, la leçon reste intacte : face à l’oppression, à la pression du collectif ou à la paresse du « confort moral », la liberté se gagne et s’assume à travers l’acte et la responsabilité. Plus qu’une tragédie sur la vengeance, *Les Mouches* est un appel à penser et à agir, malgré la peur, malgré l’angoisse, comme les sujets d’une histoire jamais figée.
Cela nous invite finalement à réfléchir : dans nos sociétés contemporaines, quels sont les « Mouches » qui nous guettent ? Avons-nous le courage d’être libres, et que sommes-nous prêts à risquer pour cela ? Il ne tient qu’à nous de répondre.
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