La désinstitutionnalisation psychiatrique en Belgique (1960–1970) : mythe ou réalité?
Votre travail a été vérifié par notre enseignant : 30.01.2026 à 15:02
Type de devoir: Analyse
Ajouté : 29.01.2026 à 13:25
Résumé :
Explorez la désinstitutionnalisation psychiatrique en Belgique (1960-1970) pour comprendre son impact réel sur la santé mentale et les paradigmes de soin.
Introduction
La désinstitutionnalisation psychiatrique, c’est-à-dire le passage d’un modèle d’enfermement en hôpital vers une prise en charge axée sur l’intégration communautaire des personnes souffrant de troubles mentaux, constitue un jalon majeur de l’histoire de la santé mentale en Europe. S’inscrivant dans le vaste mouvement de modernisation sociale et médicale des années 1960 et 1970, ce phénomène a bouleversé les paradigmes de soin dans plusieurs pays voisins de la Belgique. Pourtant, un regard rétrospectif sur l’histoire belge révèle une trajectoire singulière. Alors que la France, l’Italie ou encore le Royaume-Uni réformaient radicalement leurs systèmes, la Belgique semble avoir maintenu ses structures asylaires traditionnelles, au point que certains chercheurs parlent d’un « phénomène introuvable » sur son territoire durant cette période. Cette absence apparente s’explique-t-elle par un retard, par une résistance culturelle, ou plutôt par une approche différente de la prise en charge psychiatrique ?Cette question invite à dépasser les idées reçues et à explorer les multiples facettes – institutionnelles, culturelles, sociales et économiques – qui ont freiné ou modifié l’élan désinstitutionnalisateur en Belgique. Pourquoi le modèle asylaire s’est-il maintenu si solidement alors que les modèles alternatifs fleurissaient ailleurs ? Quels rôles ont joué l’organisation politique belge, la perception sociale de la folie, ou encore les forces religieuses et associatives dans la constitution d’un « exceptionnalisme » belge en matière de psychiatrie ? Pour répondre à ces interrogations, il convient d’abord de replacer la désinstitutionnalisation dans son contexte européen, puis d’analyser la situation nationale, avant d’examiner les facteurs explicatifs de ce phénomène distinct.
I. La désinstitutionnalisation psychiatrique : un phénomène européen majeur des années 1960-1970
La psychiatrie occidentale, depuis le XIXe siècle, s’est édifiée autour d’un modèle institutionnel dominé par l’asile, espace d’isolement censé à la fois protéger la société et soigner le malade. Ces institutions, dont le roman « La Peste » d’Albert Camus peut rappeler la fermeture et la détresse, ont longtemps incarné l’ultime recours pour des populations vulnérables. Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, de vives critiques émergent. Des psychiatres engagés comme Jean Oury en France, fondateur de la clinique de La Borde, ou Franco Basaglia en Italie, dénoncent l’enfermement et la déshumanisation systémique. Le courant de la psychothérapie institutionnelle, les revendications des mouvements antipsychiatriques – tels David Cooper et Ronald Laing au Royaume-Uni, tous deux largement traduits et débattus dans les milieux psychiatriques du Benelux – appellent à une révolution des soins.Dès lors, la désinstitutionnalisation vise une prise en charge multidimensionnelle : sortir les patients de l’asile, offrir des soins ambulatoires, favoriser la réinsertion, lutter contre la stigmatisation. Ces principes, incarnés par des politiques publiques engagées, prennent forme par la création de centres médico-psychologiques (CMP) en France, par la loi Basaglia en 1978 en Italie qui abolit progressivement les hôpitaux psychiatriques, ou encore par la mise en place des « community mental health teams » au Royaume-Uni. Entre 1960 et 1975, le nombre de lits psychiatriques chute spectaculairement dans plusieurs de ces pays, parfois de moitié, tandis que des relais communautaires innovants – comme les foyers thérapeutiques ou les groupes d’entraide – se multiplient. Dans la communauté francophone, des penseurs comme Félix Guattari approfondissent la notion de subjectivité et redéfinissent le rapport entre soins et citoyenneté, injectant un souffle politique dans la réforme psychiatrique.
II. La Belgique des années 1960-1970 : une désinstitutionnalisation en suspens ?
Toutefois, ce vent de réforme n’a pas soufflé avec la même intensité en Belgique. Plusieurs éléments de contexte permettent de comprendre cette spécificité. À l’époque, la Belgique n’avait pas encore achevé sa fédéralisation, mais le pays était déjà marqué par une forte segmentation régionale, linguistique et communautaire. La gestion des services de santé demeurait complexe, souvent entravée par des rivalités de compétences et un cloisonnement entre acteurs publics, confessionnels et privés. Contrairement à la France, où l’État impulsait des changements, la Belgique concentrait l’organisation psychiatrique autour de grands hôpitaux, parfois situés à la périphérie des villes ou dans des localités rurales, tels les établissements emblématiques de Saint-Servais à Namur ou Lovenjoel près de Louvain.Dans ces murs épais, les progrès étaient lents. Les pratiques institutionnelles restaient dominantes, appuyées par de grandes figures de la psychiatrie classique comme le Dr. Joseph Guislain, qui avait, déjà au XIXe siècle, marqué une conception paternaliste et médicalisée de l’asile. Les écoles de pensée plus innovantes, bien que présentes à la marge – pensons à l’expérience de Geel où les malades vivaient dans des familles d’accueil, évoquée par de nombreux témoins et historiens – ne parvenaient pas à s’imposer comme modèle national. De plus, le contexte politique belge, peu propice à l’expérimentation, se traduisait par l’absence de directives ambitieuses, contrairement à l’Italie où la loi Basaglia modifia radicalement la donne.
Les statistiques confirment ce constat : au début des années 1970, le taux d’hospitalisation psychiatrique restait plus élevé en Belgique qu’en France ou au Royaume-Uni ; la durée moyenne de séjour dépassait souvent plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, traduisant un attachement non seulement administratif mais également culturel au modèle médical fermé. Les alternatives communautaires – maisons de soins, services ambulatoires, soins à domicile – restaient embryonnaires. Même dans les années suivantes, les indicateurs de désinstitutionnalisation belges progressaient bien plus lentement que ceux de la majorité des pays voisins.
III. Les facteurs expliquant l’absence ou la forme particulière de la désinstitutionnalisation en Belgique
Pour saisir les raisons d’un tel immobilisme ou, du moins, d’une évolution à contretemps du modèle dominant, il importe de distinguer plusieurs catégories de facteurs.1. Facteurs politiques et institutionnels
Le processus décisionnel belge, alourdi par la multiplicité des échelons administratifs et la complexité de ses relations intercommunautaires, rendait difficile l’adoption de réformes transversales. L’absence d’une impulsion ferme du gouvernement central – à la différence de l’Italie post-Basaglia, par exemple – et la dispersion des compétences entre ONG, congrégations religieuses, pouvoirs publics régionaux et nationaux, ont freiné l’émergence d’une politique cohérente. À cela s’ajoutait la crainte de perdre le contrôle sur un système hospitalier historiquement structuré autour d’ordres religieux (les Sœurs de la Charité ou les Frères de la Miséricorde géraient une part importante des hôpitaux).2. Facteurs culturels et sociaux
La persistance des préjugés sur la folie, longtemps vécue comme un fléau social et familial à cacher, facilitait la « solution » de l’asile pour isoler les malades. Dans la culture populaire, on retrouve des expressions comme « aller à Lovenjoel », véritable euphémisme pour signifier l’internement. Les familles, bien que parfois solidaires, voyaient souvent peu d’alternatives à l’enfermement, faute de soutien extérieur. Les associations de patients ou de familles, encore faiblement structurées à l’époque, manquaient d’influence sur le débat public.3. Facteurs économiques et structurels
L’investissement massif dans l’infrastructure asylaire durant les décennies précédentes, le financement stable des hôpitaux, et des politiques de remboursement peu adaptées aux soins ambulatoires, ont également joué un rôle déterminant. Le système d’assurance maladie, orienté vers l’hospitalisation, freinait l’essor des dispositifs alternatifs. Par ailleurs, la formation des professionnels restait largement focalisée sur la clinique hospitalière, et peu de recherches universitaires majeures s’intéressaient encore aux modèles novateurs portés par la psychiatrie communautaire.4. Perspectives comparatives et évolutions ultérieures
À l’heure où la France lançait ses secteurs psychiatriques et que le Patientenbewegung allemand portait la parole des usagers, la Belgique, prudente et fragmentée, restait à l’écart. Ce n’est qu’avec la « Réforme des soins de santé mentale » entamée dans les années 1990-2000, notamment avec la politique dite des “soins en réseau” (projets Psy107), que la Belgique commença à intégrer progressivement les principes de la désinstitutionnalisation. L’observation comparée révèle donc une temporalité décalée, où les innovations apparaissent quelque vingt à trente ans après leurs voisins, mais s’accompagnent désormais d’une myriade d’initiatives locales.Conclusion
L’examen des évolutions en Belgique de 1960 à 1970 démontre qu’en matière de désinstitutionnalisation psychiatrique, le Royaume a bel et bien suivi une trajectoire propre, marquée par la lenteur, la prudence et la fragmentation. Si le modèle communautaire, promu ailleurs en Europe, ne s’est pas imposé avant la fin du XXe siècle, ce n’est ni par indifférence ni par cynisme, mais par effet conjugué de traditions médico-sociales, d’une organisation politique complexe, et d’un attachement culturel à l’institution hospitalière.Il importe, pour ne pas tomber dans l’anachronisme ou le dénigrement facile, de comprendre ces particularités à l’aune de l’histoire politique, sociale et religieuse belge. Étudier ce « retard » comme une absence n’a guère de sens ; il s’agit plutôt d’un processus à plusieurs vitesses, dont la compréhension éclaire les défis contemporains, notamment à Luxembourg et dans l’espace frontalier. À l’heure où les questions de l’exclusion psychiatrique, de la précarité des soins et de la stigmatisation restent aiguës, l’étude des expériences croisées entre pays voisins offre des enseignements précieux pour l’avenir de l’intégration sociale des personnes atteintes de troubles mentaux.
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