Phèdre : portrait d'une héroïne tragique chez Racine
Type de devoir: Analyse
Ajouté : avant-hier à 11:51
Résumé :
Découvrez comment Phèdre incarne l’héroïne tragique chez Racine, entre passion déchirante et fatalité mythologique, pour réussir votre analyse littéraire.
Le personnage de Phèdre : Complexité d’une héroïne tragique
Introduction
La tragédie classique française du XVIIe siècle demeure l’un des sommets de l’expression littéraire en Europe, et Luxembourg, par sa tradition scolaire trilingue et son attachement à la culture humaniste, accorde une place particulière à son étude. L’œuvre de Jean Racine, maître du théâtre classique, continue d’éclairer la compréhension des passions humaines dans les établissements secondaires tels que le Lycée de Garçons Luxembourg ou le Lycée Athénée, où *Phèdre* figure régulièrement au programme. Dans cette pièce, le personnage éponyme occupe une place centrale. Son destin, marqué à la fois par un héritage mythologique lourd et par l’intransigeance des lois morales, la transforme en une figure emblématique du héros tragique.Phèdre, bien plus qu’une simple épouse en proie à l’amour interdit, porte en elle tout le malaise de l’âme humaine, ballottée entre l’irrésistible appel du désir et la rigueur de la raison. On peut alors se demander en quoi Phèdre incarne à la perfection le personnage de tragédie, victimes des dieux autant que des tumultes de son cœur. Quelles sont les origines de sa malédiction ? Comment la passion agit-elle comme moteur de sa perte ? Et enfin, quelle dimension atteint la lutte intérieure qu’elle mène jusqu'à sa chute finale ?
Pour répondre à ces questions, il sera nécessaire d’abord d’insister sur l’héritage mythologique et la fatalité divine qui pèsent sur Phèdre, puis d’examiner la passion amoureuse qui l’envahit et la détruit, pour enfin analyser la lutte acharnée entre raison et passion qui caractérise son drame.
I. Phèdre : héritière d’une malédiction ancestrale et d’un destin divin
L’origine mythologique, source de conflit intérieur
Le personnage de Phèdre prend racine dans le vaste panthéon grec, fille du roi Minos et de la fameuse Pasiphaé de Crète. Le passé familial de Phèdre n’est pas anodin : sa mère, marquée par une passion contre-nature pour un taureau — union qui donna naissance au Minotaure, créature à la fois homme et bête —, fait planer une ombre sur la destinée de Phèdre. Ce détail généalogique, mentionné par Racine, a valeur de symbole : l’héroïne porte en elle la trace du mélange impossible entre les instincts les plus sombres et l’aspiration à la pureté. Sa mère, sous l’emprise de la déesse Vénus, transmet à sa fille non seulement une généalogie, mais aussi la fatalité de la passion fatale.Le lien avec le Soleil (Hélios), dont Pasiphaé est la fille, place Phèdre au croisement de la clarté et des ténèbres, du visible et de l’inavouable. Elle apparaît donc comme une créature partagée entre la lumière de l’idéal (le culte de l’honneur et de la vertu) et les ténèbres de l’instinct, déchirée entre deux univers qui la condamnent à n’être jamais en paix.
La transmission d’une passion irrésistible
Chez Racine, la volonté humaine est souvent impuissante face aux puissances divines. La passion dévorante de Phèdre pour Hippolyte ne tient pas du simple caprice, mais s’inscrit dans une lignée d’héritage familial dicté par les dieux. Vénus, déesse capricieuse et cruelle, semble décider de s’acharner sur cette famille en l’affligeant de désirs inavouables. Cette conception tragique rejoint la pensée de Racine lui-même, influencé par le jansénisme, qui insiste sur la faiblesse de la nature humaine face au « péché ».Phèdre est donc moins coupable que victime d’un destin qui la dépasse : « Je le vois, je rougis, je pâlis à sa vue » — ici, elle ne fait qu’exprimer l’étendue du mal qui la ronge et dont elle n’est nullement maîtresse. Cette souffrance enracinée dans une fatalité la rapproche de personnages antiques tels qu’Antigone ou Electre, eux aussi condamnés à porter les fautes des générations précédentes. Ainsi, la tragédie de Phèdre n’est pas seulement la sienne, mais celle d’une lignée entière frappée de malédiction.
Le poids des dieux et la conscience tragique
Le théâtre racinien s’acharne à montrer l’immuabilité d’un ordre gouverné par des forces supérieures. Les dieux anciens, omniprésents, interviennent moins de façon concrète que sous la forme de métaphores incendiaires ou d’images d’ombre et de lumière. Ainsi, Phèdre se décrit comme consumée par un feu secret, tandis que l’ombre de la faute la précède partout. Le duel entre la clarté solaire de sa filiation et l’obscurité du désir coupable se joue alors en elle, figure emblématique de la tragédie racinienne.La conscience de cette fatalité nourrit une angoisse exacerbée : Phèdre connaît le mal, aspire au bien, mais se voit sans cesse rejetée dans ses ténèbres intérieures. Cette lucidité tragique, décrite par le critique français Paul Bénichou comme « la douleur d’une fatalité reconnue et subie », transparaît dans les longs monologues du personnage, où le sentiment de n’être qu’un jouet du destin s’impose avec force.
II. La passion, principe de désordre et moteur de l’action tragique
Une passion interdite, source de destruction
Au centre de la pièce, la passion de Phèdre pour Hippolyte s’impose comme le véritable moteur de la tragédie. Cet amour est non seulement interdit par la morale — Hippolyte est le fils de Thésée, donc son beau-fils —, mais il va également à l’encontre de toutes les lois divines et sociales qui régissent la famille royale. Racine, en fidèle serviteur de la bienséance classique, ne montre aucun acte charnel : tout se joue dans le trouble, les rougeurs, les palpitations et les effrois intérieurs. L’amour de Phèdre ne connaît que souffrance et terreur, à l’image de la scène où elle confesse à sa confidente Œnone l’étendue de sa détresse.On retrouve ici la tradition tragique qui met en scène l’impossibilité du bonheur pour ses héros : c’est moins la réalisation de ses désirs que leur impossibilité même qui provoque la catastrophe. Le modèle antique d’Euripide, que Racine réinvente, insistait déjà sur cette impuissance devant la loi divine. Mais Racine va plus loin : il transforme la passion en une véritable maladie, un feu corrosif qui mine le corps et l’esprit.
L’emprise progressive de la passion et la montée du désordre
La passion de Phèdre ne surgit pas d’un coup, elle s’empare d’elle par degrés. Au début de la pièce, la moindre lumière ou le moindre vêtement évoqué la met dans tous ses états. Elle souffre d’hallucinations, s’égare dans de fausses espérances lorsque Thésée est prétendu mort, puis la jalousie la ronge en confrontant sa rivale, Aricie.Chez Racine, l’amour n’est pas une source de joie, mais une idéation morbide qui envahit l’âme, où le désir se confond avec la panique, où la pensée de l’être aimé oscille entre obsession et envie de destruction. Les élèves luxembourgeois, lors de leur lecture, ne manquent pas de relever cet aspect pathologique, apprenant à reconnaître en Phèdre une femme prisonnière de sa propre imagination, du regard d’autrui, et de sa propre incapacité à se détacher de son obsession.
L’évolution du sentiment amoureux vers la ruine
Le parcours émotionnel de Phèdre passe par plusieurs phases : d’abord, l’espoir fugace, lorsque la mort supposée de Thésée donne à imaginer un ailleurs possible. Puis la réalité brutale, le retour du roi, qui fait basculer Phèdre dans la jalousie puis dans la haine vengeresse à l’égard d’Hippolyte. Incapable de s’extirper de cette spirale, elle recherche dans le repli et la solitude un apaisement introuvable, qui ne se réalisera que dans la mort, seul moyen d’expier la faute.Dans cette descente, Phèdre tente d’agir, dénonçant Hippolyte, mais prenant conscience à la fin du mal qu’elle a engendré. La mort de l’être aimé sera la dernière étape de son calvaire, la laissant seule face à elle-même avant le suicide.
III. La division intérieure : entre passion et raison
La raison tentée, mais impuissante
Phèdre n’est pas une simple victime : elle lutte aussi. Son intelligence politique se manifeste lorsqu’elle tente de séduire Hippolyte en lui offrant le trône, usant d’arguments rationnels pour donner une légitimité à sa passion. Elle ourdit des stratagèmes, manipule Œnone mais, à chaque étape, la puissance du désir l’emporte sur la logique. La confrontation entre la volonté de rester digne et les assauts de la passion constitue l’un des noyaux les plus tragiques de la pièce.Dans le contexte luxembourgeois, où le sens de la mesure et de l’ordre social sont des valeurs souvent discutées en classe, cette lutte interne trouve un écho particulier. Phèdre incarne le dilemme de l’individu pris entre ses obligations morales — respecter les lois de la société, de la famille — et ses élans irrépressibles.
Douleur psychologique et souffrance morale
La force de la pièce réside dans cette permanente oscillation de Phèdre entre la lucidité et la folie. Elle sait combien elle est coupable, elle désapprouve son sentiment tout en ne pouvant s’en défaire. Sa honte, sa culpabilité et sa peur la consument de l’intérieur, la condamnant à avancer vers sa perte en toute connaissance de cause.Cette conscience malheureuse la sépare des autres héroïnes tragiques : à la différence d’une Médée, par exemple, Phèdre ne nie pas la faute mais l’éprouve dans sa chair, tout en aspirant à l’effacer. Racine, ici, par sa langue d’une pureté extrême, fait de la douleur morale une arme tranchante, qui rend palpable la perte de maîtrise de Phèdre sur elle-même.
La confession finale et le sens du sacrifice
L’ultime acte de la pièce est celui où Phèdre choisit, enfin, la vérité. Elle confesse à son mari et à tous les siens la nature de sa passion et la faute commise contre Hippolyte. Ce geste, par lequel elle abandonne toute illusion de salut terrestre, a valeur de purification. Par la mort, Phèdre rejoint la grande famille des héros tragiques qui, après avoir traversé l’épreuve, acceptent de disparaître pour apaiser la colère des dieux et réparer le désordre du monde.Sa mort, loin d’être simple effacement, révèle une grandeur morale que nombre d’élèves perçoivent à la lecture : celui d’un personnage qui, en se sacrifiant, rend possible la réconciliation du monde. C’est peut-être là, dans ce dernier souffle, que la catharsis prend tout son sens pour le public, qui éprouve à la fois la pitié, la peur, puis l’apaisement.
Conclusion
En définitive, le personnage de Phèdre témoigne de la complexité du héros tragique tel que l’a conçu Racine. Portée par une origine mythologique funeste et tiraillée entre des forces opposées, Phèdre incarne la fatalité, l’irruption de la passion dans un monde de règles et l’impossibilité du bonheur parmi les hommes. Ses luttes intérieures, sa fuite éperdue devant la vérité, puis son sacrifice final, font d’elle bien plus qu’une simple victime : elle est un symbole éternel de l’humaine condition.Dans le contexte luxembourgeois, où la diversité culturelle invite à réfléchir sur la coexistence entre traditions et modernité, le parcours de Phèdre rappelle à chacun l’importance de comprendre ce qui nous dépasse, la force des passions et des déterminismes. Enfin, la figure de Phèdre continue d’inspirer, de toucher, d’interroger sur la place accordée à la faute, à la rédemption et au combat intérieur — autant de thèmes qui résonnent bien au-delà du Grand Siècle, pour chaque nouvelle génération de lecteurs et de spectateurs.
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